La Nintendo Switch 2 souffle bientôt sa première bougie, et c’est Yoshi qui hérite de la lourde tâche de clôturer cette première année. Autant le dire tout de suite : ce n’est pas le jeu vitrine que les joueurs réclament depuis le lancement de la console. Mais après une dizaine d’heures passées le nez dans son grimoire géant, j’ai quand même envie de vous raconter pourquoi ce petit jeu m’a attaché, et pourquoi il m’a aussi un peu lassé sur la fin.
Une histoire qui tient sur un timbre-poste

Soyons clairs tout de suite : si vous venez pour le scénario, vous repartirez les mains vides. Comme dans à peu près tous les jeux de la mascotte, l’intrigue est là pour poser le décor, rien de plus.
Le pitch ? Un livre poussiéreux nommé Mr. E (« Mystérius » en VF), une encyclopédie qui a perdu toute sa mémoire, atterrit sur l’île des Yoshi. Il a oublié tout ce que ses pages contenaient et demande aux Yoshi de l’aider à reconstituer son savoir. En parallèle, Bowser Jr. et Kamek farfouillent eux aussi dans les pages, à la recherche d’un mystérieux oiseau. Et c’est à peu près tout. Bowser Jr. se retrouve coincé dans le bouquin dès le premier quart d’heure, tombe sur Kamek presque aussitôt, et les deux compères filent vers leur volatile pendant que vous, Yoshi, faites le vrai boulot.
D’ailleurs, le truc amusant, c’est que Yoshi est presque spectateur de sa propre aventure. Il n’a aucun rôle dans l’histoire au-delà de remplir le livre. Ça ne m’a pas dérangé, on ne joue pas à un Yoshi pour la profondeur narrative. Mais ça pose tout de même un petit problème de motivation sur lequel je vais revenir.
Le gameplay : un bestiaire à fouiller dans tous les sens

Voilà le cœur du jeu, et c’est aussi sa meilleure idée. Chaque chapitre du livre correspond à un environnement (une forêt, un volcan, etc.), et chaque créature qui l’habite a son propre niveau dédié. Le but : comprendre comment fonctionne la bestiole en la manipulant dans tous les sens.
Concrètement, on commence toujours par les bases. Est-ce que Yoshi peut l’avaler ? La gober et la recracher en œuf ? Lui faire une attaque rodéo ? La porter sur son dos ? La nourrir avec une pomme, un piment ? Chaque réaction compte comme une découverte qui vient remplir une fiche dans l’encyclopédie. Prenez la toute première créature, une petite fleur baladeuse : la faire passer dans des bourgeons les fait éclore, lui donner une pomme change sa couleur, un piment modifie ses propriétés. Et il y a comme ça des dizaines de comportements à débusquer par créature, parfois 30 à 45 sur les bestioles les plus fournies.

Ce qui m’a impressionné, c’est le kilométrage que Good-Feel arrive à tirer de monstres qu’on connaît par cœur depuis des décennies. Des ennemis Yoshi qui n’avaient pour seule fonction que de nous ralentir deviennent ici de vrais petits bacs à sable. J’ai un faible pour un niveau où l’on fait rebondir Yoshi sur une série de grenouilles chanteuses pour composer des mélodies de plus en plus complexes. Un autre transforme des créatures explosives, qui pètent au moindre coup de vent, en casse-tête où il faut trouver comment retarder l’explosion pour s’en servir au bon moment. Ce sont des idées qui n’auraient jamais eu leur place dans un Yoshi traditionnel.
Et surtout, ce système classe les découvertes par rareté, avec une fameuse trouvaille à 3 étoiles, unique mais indispensable pour avancer. Chaque nouveau chapitre se débloque avec un certain nombre de découvertes, sauf qu’il y en a tellement qu’on n’est jamais vraiment bloqué. Dans ma partie, j’ai atteint la fin avec plus de mille découvertes faites en une dizaine d’heures, sans même chercher à toutes les dénicher.
Là où ça coince un peu
Maintenant, le revers de la médaille. Toute cette générosité finit par installer une routine. Au chapitre 1, on avale, on frappe, on nourrit. Au chapitre 8, on avale, on frappe, on nourrit. Certaines « découvertes » n’en sont plus vraiment, parce qu’elles demandent exactement le même geste qu’on a déjà fait dix fois. On passe progressivement de la surprise à l’automatisme, et les dernières trouvailles sont nettement moins gratifiantes que les premières.
Il y a aussi cette absence de raison d’être qui m’a travaillé. Pourquoi je cherche tout ça, au fond ? Une fois une découverte faite, on n’a aucune raison d’y revenir, et le butin se résume souvent à des babioles cosmétiques (un réglage d’interface qui vous dit, je vous jure que c’est vrai, le goût de tout ce que Yoshi lèche). Dans les bons niveaux, ceux où les créatures regorgent d’interactions inventives, ça ne pose aucun souci, on s’amuse pour s’amuser. Mais sur les niveaux plus faibles ou plus laborieux, je me suis surpris à me demander ce que je faisais là.

Et puis il faut parler des deux ou trois pics de difficulté qui cassent la quiétude générale. Un niveau vous demande de sauver plusieurs fleurs, et si une seule se fait croquer, c’est retour à la case départ. Un autre transforme Yoshi en proie traquée par une créature angoissante dans une sorte de niveau d’infiltration. Rien d’infranchissable, mais ça peut clairement agacer les plus jeunes. Quant au niveau final, je l’ai trouvé tellement confus et mal fichu côté maniabilité que j’ai fini par le boucler en force, ce qui m’a laissé sur une note bien plus aigre que je ne l’aurais voulu. Ajoutez à ça quelques imprécisions dans le contrôle de certaines créatures, et vous avez le tableau.
Dernier regret, et pas des moindres : le jeu est solo, point. Or c’est typiquement le genre de titre qu’on apprécie à plusieurs, à débattre des manipulations à tenter pour débloquer la prochaine étoile. L’absence totale de fonctionnalité deux joueurs en local est un vrai manque.
Direction artistique : le plus beau Yoshi, sans discussion
Si le jeu m’a happé dès les premières minutes, c’est aussi grâce à son emballage. Les Yoshi ont toujours eu une patte visuelle à part dans l’écurie Nintendo, et celui-ci pousse le curseur encore plus loin. Une fois entré dans le livre, tout prend des allures d’album illustré, à mi-chemin entre le crayon de couleur et l’aquarelle, avec une animation qui flirte avec la stop-motion. Certaines nouvelles créatures ont même un petit côté pâte à modeler façon Aardman. C’est, pour moi, le plus beau Yoshi à ce jour, et de loin.

Le sound design accompagne très bien cette logique de fouille : chaque découverte s’accompagne d’une petite animation et d’un bruit de crayon qui gratte, de quoi anticiper la trouvaille avec un vrai shoot de dopamine. En revanche, j’avais placé pas mal d’espoir dans la bande-originale, et là, déception. Elle évolue trop peu. Les mêmes notes finissent par tourner en boucle dans la tête, chapitre après chapitre. J’aurais aimé au moins un thème par chapitre pour soutenir l’immersion. Ça aurait sûrement atténué la lassitude qui pointe vers la fin.
Côté technique, rien à signaler. Aucun souci de performance sur mes dix et quelques heures de jeu, que ce soit sur la télé ou en mode portable, où les pages de Mr. E rendent vraiment bien.
Pour qui, au juste ?

C’est l’une des meilleures portes d’entrée vers le jeu vidéo que je connaisse pour un enfant. Impossible de perdre une partie, on recommence un chapitre en deux secondes, l’univers est doux et rassurant, et le jeu laisse une vraie liberté d’expérimentation. C’est parfait pour jouer avec un gamin, ou pour le laisser jouer pendant que vous gardez un œil dessus. Son rythme par petites sessions convient d’ailleurs très bien aux parents qui veulent doser le temps d’écran.
À l’inverse, si vous attendez le prochain gros jeu solo de Nintendo, si vous avez détesté l’aspect collectionnite d’un Donkey Kong Bananza, ou si vous aimez les jeux exigeants avec un minimum de défi, passez votre chemin. Vous n’y trouverez pas votre compte.
Comparaison avec Yoshi’s Crafted World
Pour situer ce nouvel épisode par rapport au précédent, voici les grandes différences :
| Critère | Yoshi’s Crafted World | Yoshi and the Mysterious Book |
|---|---|---|
| Philosophie de jeu | Exploration et collectionnite | Expérimentation et contemplation |
| Mécanique centrale | Alternance recto/verso des niveaux | Interactions avec les créatures du livre |
| Système phare | Tir d’œufs sur trois plans de profondeur | Utilisation des capacités du bestiaire |
| Structure | Niveaux en carton et matériaux de récup’ | Chapitres d’une encyclopédie vivante |
| Difficulté | Très accessible (mode Relax dispo) | Aucun game over, priorité à la découverte |
| Réalisation | Style maquette (Unreal Engine 4) | Style album illustré / stop-motion (Unreal Engine 5) |
| Bonus | 170+ costumes à débloquer | Découvertes d’interactions (étoiles) |
| Ambiance sonore | Thèmes enfantins très répétitifs | Univers feutré et doux façon conte |
Conclusion
Yoshi and the Mysterious Book, c’est un de ces beaux livres d’images qu’on prend plaisir à feuilleter sans se presser. On savoure les premiers chapitres, on s’émerveille devant les illustrations, on s’amuse à débusquer les secrets cachés des créatures. Et puis, page après page, la formule devient prévisible. Les mécaniques se répètent, et ce qui relevait de la surprise vire à l’automatisme. On referme le bouquin avec une drôle de sensation : celle d’avoir passé un moment doux et réconfortant, mais sans grande envie d’y replonger pour terminer tout ce qu’on a laissé de côté.
C’est créatif, accessible, et ça porte cette signature inimitable de Nintendo. Dommage simplement que la plume soit un peu trop linéaire et feutrée pour donner envie de relire l’ensemble d’une traite. Pour les enfants et les amateurs de jeux cozy, c’est une vraie pépite. Pour les autres, ce sera plus tiède.
