On peut deviner beaucoup de choses d’une personne en regardant ce qu’elle a lu avant de choisir son métier. Oussama Ammar, né à Beyrouth et installé aux Émirats où il dirige une entreprise d’intelligence artificielle, a mis en ligne la liste de ce qui l’a marqué : cent douze entrées réparties en sept rayons. Un de ces rayons mérite le détour pour quiconque s’intéresse à la technique.
Un livre de 1948 au milieu des classiques
Au rayon philosophie figure un ouvrage qu’on ne s’attend pas à croiser entre Kant et Machiavel : Cybernetics, publié en 1948 par le mathématicien américain Norbert Wiener, sous-titré « le contrôle et la communication chez l’animal et dans la machine ».
C’est le texte fondateur. Celui qui, bien avant les réseaux de neurones et les cartes graphiques, a posé l’idée qu’un être vivant et un appareil peuvent être décrits avec le même vocabulaire : information, boucle de retour, correction d’erreur. Toute la discipline qui nous occupe aujourd’hui descend de là.
Détail savoureux, le même Wiener revient quelques rayons plus loin, cette fois au chapitre des vies racontées, avec Ex-Prodigy, le récit de sa propre enfance d’enfant surdoué. Lire la théorie d’un côté et l’homme de l’autre : peu de gens prennent cette peine.
Turing, Nash et le goût des esprits difficiles
Le rayon biographies confirme la tendance. On y trouve Alan Turing: The Enigma, l’enquête d’Andrew Hodges sur celui qui a défini ce qu’une machine peut calculer, et A Beautiful Mind, consacré au mathématicien John Nash.
Ces deux vies ont un point commun rarement souligné : elles racontent des raisonnements qui ont mis des décennies à devenir utiles. Le contraire absolu du cycle court auquel s’est habitué le secteur, où l’on attend d’une idée qu’elle produise un résultat avant la fin du trimestre.
La science-fiction comme laboratoire d’idées
Côté romans, trois titres dessinent une même préoccupation. Fondation d’Isaac Asimov, où une science du futur tente de prévoir le destin d’une civilisation entière. Demain les chiens de Clifford Simak, chronique d’une humanité qui s’efface doucement en laissant ses machines et ses animaux continuer sans elle. Et deux récits de Robert Heinlein, dont celui d’un vaisseau parti si longtemps que ses passagers ont oublié qu’ils voyageaient.
Aucun de ces livres ne parle de technologie pour la technologie. Tous posent la même question : que devient une société quand l’outil qu’elle a fabriqué se met à durer plus longtemps que ceux qui l’ont conçu.
Deux films qui parlent d’automatisation sans le dire
Le rayon cinéma prolonge le fil. 2001, l’Odyssée de l’espace y figure, évidemment, avec son ordinateur de bord qui raisonne parfaitement et se trompe quand même. Mais c’est la présence de Bienvenue à Gattaca qui interpelle davantage.
Le film d’Andrew Niccol ne met en scène ni robot ni superordinateur. Il décrit une société où un calcul décide à la naissance de ce qu’une personne pourra devenir, et où un homme passe sa vie à démontrer que le calcul se trompe. Pour quelqu’un dont le métier consiste à confier des décisions à des systèmes, garder ce film en référence n’a rien d’anodin.
On notera aussi, du côté des séries, la présence de Love, Death and Robots, cette anthologie animée où chaque épisode invente une façon différente de faire cohabiter les humains et leurs créations.
Une culture technique, pas une vitrine
Ce qui frappe dans l’ensemble, c’est l’absence totale de titres à la mode. Pas de manuel sur les grands modèles de langage, pas d’essai paru l’an dernier sur la révolution en cours. Les références les plus récentes de ce rayon ont plusieurs décennies, et les plus anciennes remontent à l’immédiat après-guerre.
C’est peut-être là le vrai message de cette liste. Celui qui publie régulièrement ses réflexions sur les usages de l’automatisation a construit son regard sur des textes écrits avant que le sujet ne devienne un marché. Les débats qu’on croit inédits sur la délégation aux machines étaient déjà formulés, souvent avec plus de finesse, par des gens qui n’avaient pour tout ordinateur qu’une salle entière de lampes et de câbles.
