Le star système québécois: pourquoi le Québec fabrique des célébrités que la France ne connaît pas

par JulSa_

Demandez à un Québécois de nommer les personnalités les plus connues de sa province, et il citera des noms qui ne diront rien à un téléspectateur parisien. L’inverse est beaucoup moins vrai: les vedettes françaises circulent au Québec, souvent bien.

Le déséquilibre intrigue, parce que rien ne l’explique en apparence. Même langue, mêmes formats de télévision, mêmes plateformes de streaming. Et pourtant deux écosystèmes qui se touchent à peine, dont l’un fonctionne à une échelle démographique qui devrait, en théorie, l’empêcher d’exister.

Des audiences sans équivalent en France

Le Québec compte environ huit millions et demi d’habitants, soit à peu près la population de la région Occitanie. C’est le point de départ de tout ce qui suit.

 

En 1995, un épisode de La Petite Vie, sitcom diffusée par Radio-Canada, réunit plus de quatre millions de téléspectateurs. Dans une province qui en comptait alors moins de sept millions et demi, cela représente une part d’audience que la télévision française n’a jamais approchée, même à l’époque des grandes messes du samedi soir.

Le phénomène ne s’est pas éteint avec les années 1990. La finale de la première saison de Star Académie, en 2003, rassemble environ trois millions de personnes. Entre 2016 et 2022, District 31, feuilleton policier quotidien, s’installe autour d’un million et demi de téléspectateurs chaque soir de semaine.

Deux marchés que la loi sépare aussi

Cette étanchéité ne tient pas seulement aux habitudes de consommation. Elle est inscrite dans la réglementation.

 

Le CRTC impose aux diffuseurs canadiens des quotas de contenu national, et la loi sur la diffusion continue en ligne, adoptée en 2023, a étendu une partie de ces obligations aux plateformes de streaming. À cela s’ajoute une particularité fédérale: plusieurs pans du divertissement relèvent des provinces et non d’Ottawa, ce qui fragmente le marché à l’intérieur même du pays. Les jeux de casino en ligne au Québec en donnent la mesure, puisque la province applique un cadre qui lui est propre, distinct du marché concurrentiel ouvert par l’Ontario en 2022, alors que cette catégorie demeure interdite en France, où seuls les paris sportifs, les paris hippiques et le poker sont autorisés sous licence.

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En France, l’Arcom régule un marché unique et centralisé. Au Canada, la règle change selon la province et selon le secteur, ce qui produit des marchés culturels et numériques réellement distincts d’un territoire à l’autre.

Ceux qui traversent, et pourquoi ils sont si rares

La liste des Québécois installés durablement dans la notoriété française est courte, et elle est presque entièrement musicale.

 

Céline Dion en est évidemment le cas extrême. Notre-Dame de Paris, en 1998, en révèle plusieurs autres d’un coup: Garou, Daniel Lavoie, Bruno Pelletier. Isabelle Boulay, Lynda Lemay, Cœur de pirate ont suivi des trajectoires plus discrètes mais réelles. Côté humour, Anthony Kavanagh a fait sa carrière en France. Côté cinéma, Xavier Dolan est passé par Cannes, ce qui reste la voie d’accès la plus fiable.

Ce que cette liste ne contient pas est plus parlant: presque aucun animateur, presque aucun acteur de série, presque aucune figure de télé-réalité. Or ce sont exactement les métiers qui fabriquent la célébrité quotidienne des deux côtés de l’Atlantique.

La raison est structurelle. Un chanteur exporte une chanson. Un animateur exporte un lien avec un public, construit sur des références locales, des invités connus localement et une familiarité accumulée sur des années. Ce lien ne se transporte pas.

 

Le malentendu de la langue

L’accent joue un rôle que les deux publics sous-estiment.

Le français québécois parlé à la télévision, en particulier dans les registres populaires, demeure difficile pour une oreille française non entraînée. Plusieurs films québécois sont d’ailleurs sortis en France avec des sous-titres, ce qui a régulièrement irrité de ce côté de l’Atlantique.

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L’asymétrie est ici totale. Les Québécois sont exposés au français hexagonal depuis toujours, par le cinéma, la chanson et les livres. L’inverse n’a jamais été vrai. Un public entraîné en comprend un autre; le second n’a jamais eu à faire l’effort.

 

Les formats voyagent mieux que les personnes

C’est la conclusion la plus contre-intuitive de cette histoire.

Tout le monde en parle, l’émission la plus influente du dimanche soir québécois, est l’adaptation d’un format créé en France par Thierry Ardisson. Star Académie descend directement de la Star Academy française, dont les saisons successives restent suivies de près par le public hexagonal. Occupation Double s’inscrit dans la même famille de formats de télé-réalité que ceux qui circulent partout en Europe.

Autrement dit, les recettes traversent sans difficulté. Ce sont les visages qui restent bloqués à la frontière.

 

Ce constat en dit long sur la nature de la célébrité télévisuelle: elle est faite de proximité, de contexte et de mémoire collective, trois choses qu’aucun contrat de licence ne permet d’exporter. Un format s’achète. Une intimité avec huit millions de personnes, non.

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